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Les fantastiques aventures de Surcouf est mon premier roman.

Il est né de mes souvenirs de Surcouf, chat d’exception au caractère bien trempé.

J’ai voulu, à travers ses aventures, donner à tous ceux qui aiment et côtoient les chats le petit frisson du souvenir de ces petits moments de complicites avec nos chats.

Et à ceux que l’univers félin reste inconnu, l’envie de l’explorer en ouvrant leur porte à un chat, un chat forcément exceptionnel…

 

EXTRAIT :                                                                           

 

L’ENFANCE

 

Le premier son que j’entendis fut « kirk, kirk, kirk ! ». J’étais aveugle, je trouvai ce cri charmant, je l’imitai de mon mieux. Je fis « kirk, kirk, kirk ! ». Quelque chose de râpeux et d’humide me passa sur le nez et le corps, je criai plus fort. Une sensation de vide au creux de l’estomac m’envahit. On me bouscula. Je donnai un coup de museau pour me défendre. J’ouvris la bouche et une chose pointue et chaude me remplit la gueule. Je suçai machinalement ce bonbon acidulé et un liquide mielleux et douceâtre me coula dans la gorge. Je n’avais jamais rien goûté d’aussi bon ; il faut dire que c’était le premier repas de mon existence.

 

Quelques jours plus tard, après une routine de toilettage, mangeaille et farniente, mes yeux s’ouvrirent sur mon univers. Je ne vis qu’elle, d’abord, «ma maman ». Une magnifique chatte que le peintre avait bariolée de toutes les couleurs de sa palette. Elle me communiqua tout son amour d’un coup de langue rugueuse sur mon petit museau rose. Je l’aimais immédiatement et me blottis entre ses pattes avant. Aucun de mes frères et sœurs, j’en avais plein, je les compterai plus tard, n’étaient d’accord. Ils essayèrent de me subtiliser ma place. Je dus me battre griffes et crocs pour la garder. Je m’endormis, épuisé par ce premier combat, qui ne sera sûrement pas le dernier de ma vie de matou.

 

Mes deux sœurs que je reconnus aux attributs manquant derrière leurs pattes arrière et mes trois frères étaient pelotonnés dans le nid douillet. Celui-ci n’était rien d’autre qu’un landau de bébé abandonné dans une vieille remise, au fond d’un jardin, depuis des années ou même des siècles. Il était poussiéreux à souhait et de vieux chiffons pleins de graisse et de senteurs diverses en recouvraient le fond. Notre mère avait bien fait les choses, un vrai paradis pour minous. Je m’y sentis à l’aise dès les premières minutes de ma vie.

Notre nourricière était d’une race européenne et se targuait d’être une pure chatte de gouttières. Je croyais au début que ça signifiait qu’elle faisait l’équilibriste, à la nuit tombée, sur toutes les gouttières du quartier, mais en fait, j’appris plus tard que c’était un nom un peu péjoratif pour désigner les chats qui avaient perdu leurs papiers d’identité à leur naissance, comme nous six d’ailleurs. Dans quelques semaines, j’allais rencontrer des compagnons qui eux étaient moins brouillons et avaient gardé les leurs, comme Monsieur le Persan, Madame de Siamois ou Mademoiselle l’Orientale.

 

J’étais donc un petit rouquin sans pedigree mais avec de magnifiques socquettes blanches, surtout au début de ma vie et souvent grises ou tachetées quand je me mis à arpenter le plateau des vaches. J’ignore pourquoi on appelle ces voies asphaltées « le plateau des vaches », car je n’en ai jamais rencontré ; les seuls animaux à quatre pattes que j’aperçus dans les rues de ma ville, furent les chiens, les rats, les lapins et les bébés. Mes oreilles transparentes et mon petit nez rose trahissaient des gènes albinos ; mais mon plus bel atout était mes yeux, j’avais hérité ceux de mon père. (Ma mère me le décrit comme un beau mâle orange aux yeux couleur soleil). Les miens étaient dorés et imitaient à la perfection les reflets de mon pelage. De ma mère j’avais hérité les poils blancs de son cou.

Chacun de mes frères et sœurs avaient emprunté une teinte de couleur sur une partie différente de son corps. Il y avait « Blanchette », minuscule touffe de poil neige comme le dessous de son ventre ; « Noirpiaux » avait décidé d’imiter le masque facial noir et blanc de notre maman ; « Tigre » avait un pelage rayé gris souris comme la queue de celle-ci, son poil angora était tout ébouriffé ; « Arc-en-ciel » était le parfait clone de notre mère et la plus réussie de la joyeuse troupe. J’apprendrai plus tard, que comme notre maman, son pelage s’appelait du joli nom d’écaille de tortue. Le plus costaud, « Black », un mâle noir aux yeux verts était le seul à ne ressembler aucunement à nos parents.

 

Je savais qu’il mentait quand il me raconta que son père à lui était un « pur gouttière » d’un noir de jais. En colère, je lui donnai un coup de patte et lui signifiai que notre papa à tous était un rouquin aux yeux dorés, ma mère me l’avait dit, un point c’est tout. Notre maman, voyant que l’on se chamaillait à propos de notre lignée, nous rassembla tous les six et nous narra ses nuits d’amour.

-          Mon premier coup de foudre fut pour un beau rouquin aux yeux couleur de miel.

Je donnais un coup de tête à mon frangin.

-          Tu vois bien que c’est notre père ! lui glissais-je à l’oreille.

-          Chut ! Attend ! Écoute la suite de l’histoire !

-          Il habitait un magnifique garage plein de bidons d’huile et de vieux chiffons graisseux. Il vint me jouer ici même la sérénade pendant une semaine entière et quand il chanta vraiment juste, je le suivis dans son appartement surmonté d’un chevron rouge, à l’autre bout du quartier. Nous nous glissâmes sous la porte métallique et il me déclara son amour. Curieusement, le lendemain, il ne vint pas me voir. Je le revis une semaine plus tard mais il m’ignora et moi aussi d’ailleurs car je venais de rencontrer le matou de mes rêves : un chat noir aux yeux vairons, aux poils hirsutes et aux oreilles entaillées.

Ce fut au tour de mon frangin de me donner un coup de patte sur le museau.

-          Son œil bleu et son œil vert me fascinèrent et je tombai sous le charme. Je lui permis de m’honorer dans mon propre jardin. À peine avait-il fini son affaire qu’un gros chartreux, il avait ses papiers sur lui, m’attrapa par le cou et me grimpa dessus. Je le mordis comme je pus, je poussais des hurlements sous la lune. Il me fit très mal car nous restâmes longtemps collés l’un à l’autre ; quand il se dégagea, il évita de justesse l’un de mes crocs et s’enfuit à toutes pattes. Mon beau ténébreux s’était tapi dans un coin du jardin et ne daigna même pas intervenir pour prendre ma défense. Mon amour pour lui s’envola aussitôt. La nuit suivante, je subis les avances de trois autres traînards dont un mâle qui s’était camouflé en échiquier.

-          C’est mon papa ! murmura le Noirpiaux.

-          Chut !

-          Au bout de quelques mois, je me sentis très fatiguée. Mon ventre se gonflait sous mes pattes et je pris du poids. J’essayai bien de faire un régime, mais rien n’y fit ; j’étais passée de sept livres à huit livres. J’avais déjà visité cette remise et quand je vis ce vieux landau, je décidai de m’y installer pour faire un somme. Je compris que j’étais enceinte quand « Black » s’éjecta d’entre mes cuisses puis « Arc-en-ciel » et tous le suivants. Je me suis retrouvée avec six petits souriceaux piaillant et s’agitant dans tous les sens.

Une foule de protestations s’éleva de l’assemblée ; on entendit des bribes de voix.

-          Une souris ! Une souris ! Et puis quoi encore ?

-          Moi piailler ? Jamais !

-          Chut ! Laissons poursuivre maman !

-          Chacun de vous a un père différent, voilà pourquoi vos pelages ne se ressemblent pas. Mais je suis votre unique mère à tous les six.

-          Et mon papa, il va venir me voir ? interrogea Blanchette.

-          Mes enfants ! Vos pères ne sont pas très fidèles. Chacun d’eux a plein de progénitures et n’a pas le temps de leur rendre visites, ils sont tous très occupés. Alors mes petits, vous allez devoir compter sur moi seule.

Après ce long discours, tout le monde eut très faim et nous nous précipitâmes sur les mamelles juteuses. Maman se coucha sur le côté et ferma les yeux devant ce spectacle de gloutonnerie. Blanchette, la dernière née et la plus chétive, essaya de se frayer un passage parmi tous ces costauds qui lui barraient l’accès à la friandise, n’y arrivant pas, repoussée de toute part, elle se blottit dans un coin de la couche. Cela faisait plusieurs jours qu’elle ne s’alimentait plus, mais personne ne s’en formalisa. On aurait peut-être dû, car la semaine suivante, nous nous réveillâmes sur un triste matin de deuil. Maman prit la petite boule blanche dans sa gueule et sauta hors du landau. Nous la vîmes sortir de la remise. Quand elle revint, une demi-heure plus tard, Blanchette avait disparu de sa gueule.

 

Les deux pattes appuyées sur le rebord de notre lit à roulettes, je scrutais l’horizon. J’aurais bien voulu explorer tous les recoins qui s’offraient à ma vue, mais j’étais trop petit pour faire le grand saut qui me séparait du sol. Je me contentai d’admirer cet univers sombre, éclairé par un simple vasistas, incorporé dans le toit. Une étagère couverte de pots de peinture courait le long de deux murs. Nous pouvions deviner la couleur de chaque pot aux coulures sur les côtés ou aux couvercles multicolores. Je dis cela pour ceux qui comprennent quelque chose à la palette du peintre. Moi, ma vue ne me permet pas de voir la vie en rose. Mais ma vision nocturne affûtée, me fit souvent traiter de nyctalope par des gens pourtant très bien élevés. Un râteau, une bêche et un balai reposaient contre un mur, à côté de pots vides de terreau, squattés par de succulentes araignées qui me feront un excellent dessert dans quelques semaines. Deux poutres en bois, tombées à terre, affichaient de belles rainures faites de pattes de maître. Maman peaufinait son art régulièrement. Je m’y essaierai plus tard, l’imitant de mon mieux, toutes armes dehors. Malgré mon application, je ne réussis jamais une œuvre aussi aboutie que la sienne. Je m’y attaquais pourtant avec les dents et les griffes, mais ma sculpture fut un échec. Des tuiles romaines, empilées en équilibre instable, allaient nous servir de parcours du combattant et nous apprendre l’école du cirque.

Pour ce qui est de combattre, je ne m’en privais pas. Ma sœur et mes frères avaient pris du volume comme moi et l’oxygène commençait à nous manquer sérieusement, dans notre landau fait pour un unique bébé ; nous, nous étions cinq chatons et une mère. Un jour, Black, le plus fort d’entre nous, décida de faire le grand saut, au bas mot quatre-vingts centimètres. Nous le vîmes se dresser sur ses pattes arrière, celles avant posées sur le rebord de notre lit, il fit ressort avec les postérieures et se propulsa sur le sol en un atterrissage, ma foi, fort bien maîtrisé.

Quatre boules de poils essayèrent de l’imiter mais sans grand résultat. Les tentatives se soldèrent par des culbutes, des roulades arrière et des sauts stationnaires. Quand maman rentra de sa chasse et qu’elle vit Black au pied du nid, nous nous bouchâmes les lobes et les yeux pour ne pas entendre ni voir sa fureur ; qu’elle ne fut pas notre surprise de la voir le lécher avec amour et lui dire des mots tendres à l’oreille. Dès lors, ce fut le préféré de la progéniture. Notre mère, d’un bond leste, atterrit à côté de nous et prit Arc-en-ciel dans sa gueule et d’un mouvement inverse, la déposa sur le sol à côté de son frère. Elle recommença la même action trois fois, atterrissant exactement aux mêmes endroits, que ce soit à terre ou dans le landau. C’est ainsi que nous nous retrouvâmes sur le plateau «  des vaches » cité plus haut.

 

L’exploration débuta pour les cinq rejetons. Chacun fut attiré par un coin différent de la remise ; celui qu’ils avaient repéré du haut du mirador. Mon instinct dirigea mes pattes directement dans le coin le plus sombre. Je grimpai sur une montagne de matière noire empilée au pied d’un mur et me mis à creuser de mes membres et de ma truffe. J’avais déjà observé ma mère en train de gratter la terre de cette manière dans un autre endroit de la bâtisse. Je l’imitai. J’éternuai cinq fois de suite, ce qui fit se retourner toute la petite troupe. Un seul cri d’effroi sortit de leurs gorges, sauf Black qui montra les dents. Maman m’attrapa par la peau du cou et me secoua comme un prunier. Elle me réprimanda sévèrement :

-          Regarde dans quel état tu t’es mis ?

J’étais noir de la tête aux pattes. Je m’étais roulé sur le tas de charbon. Adieu mon joli pelage roux et mes socquettes blanches. Je n’étais plus qu’une vulgaire bête noire. On m’avait cloné en Black. La pluie tambourinait à grosses gouttes à l’extérieur. Ma mère me poussa d’autorité sous la porte et m’obligea à prendre une douche. J’essayai bien de m’échapper, mais elle me maintint sous l’eau. De ce jour, j’eus une sainte horreur de l’eau, préférant de loin le nettoyage à sec. Ma maman se fit arroser par la même occasion.

C’est comme cela que je pus contempler le monde extérieur avant mes frères et sœur. De la boue anthracite s’écoulait d’entre mes pattes. Quand la pluie cessa, ma mère compléta ma toilette, me bousculant plus que nécessaire. Je rigolais de voir sa langue se noircir sous le léchage. Quand le soleil darda de nouveau ses rayons, mon poil se transforma en or. J’étais redevenu moi-même. J’en fus soulagé, je ne voulais pas ressembler à mon frère de sang.

 

Une fois remis de mes émotions, je repris mes investigations là où je les avais interrompues, ou plutôt à côté, évitant soigneusement le coin sombre qui m’avait apporté tant de malheurs. Des odeurs bizarres me chatouillaient les narines, tout un monde nouveau s’ouvrait à mes sens. La bêche sentait la terre, le coin des murs sentait les papas et les tuiles sentaient le soleil. J’éprouvai mon équilibre en m’attaquant à la traversée des poutres par la face sud. Je n’avais pas vu que Noirpiaux s’y était engagé par la face nord, trop occupé à me concentrer sur l’obstacle et à contempler la position de mes quatre pattes. C’est facile pour vous les humains de ne synchroniser que deux pattes, mais quatre, vous imaginez ? Nous nous percutâmes le haut du crâne, roulant en un bel ensemble, dans la poussière du sol. Nous en profitâmes pour jouer à la bagarre. Je pris rapidement le dessus et lui le dessous. Quand nous nous relevâmes lui ressemblait à une souris et moi à une serpillière. Nous nous cachâmes de peur de subir une douche et nous léchâmes mutuellement, grimaçant en avalant cette matière peu goûteuse. Quand nous ressortîmes de l’ombre,  chacun avait retrouvé figure animale.

Noirpiaux partit vers les tuiles et moi vers la lumière. Le dehors m’attirait comme un aimant. Je passai ma frimousse sous la porte et humai l’herbe mouillée, un régal. Je contemplais le paradis sous le soleil. Le printemps souriait. Une bête vrombissante m’attaqua sans prévenir, comme le voudrait la bienséance. Je reculai à l’abri, sous l’œil mauvais de ma mère. Elle m’attrapa à nouveau par le col blanc et me déposa au milieu du logis, me faisant comprendre que mon domaine se limitait à ce petit espace. Je fus bien triste de constater que le dehors était uniquement réservé à la toilette humide ; ce monde avait pourtant l’air si amusant !

Je ne savais pas encore que notre mère nous en réservait la visite à un moment plus propice de la journée, ou plutôt de la nuit. Je m’endormis sur un tas de chiffons embaumant le pétrole et la térébenthine, parfums ô combien subtils. Mes frères me regardèrent avec envie, je refusai catégoriquement de leur laisser la place. Je ne cédai même pas sous les coups de boutoir de Black, qui s’éloigna, penaud, pour se trouver un autre coin. Nos dix-huit heures de sommeil quotidien exigeaient un lit confortable et sécurisant, attribué à vie ; j’avais tout lieu d’être satisfait de ma trouvaille, quand je vis Black sauter d’un bond leste dans notre ancien landau de bébé. Je me mis à regretter de n’en avoir pas eu l’idée avant lui. Une certaine rivalité commençait à naître entre nous.

 

 

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