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La voie mystérieuse

 

 

Mon seul univers aujourd’hui est une succession de rails à perte de vue. Ces rails qui partent à l’assaut de l’horizon, qui brillent au soleil et qui luisent sous la pluie, qui changent de couleur, de texture, de composition, demeurent bien mystérieux pour moi; ce sont des serpents qui se mordent la queue, toujours accouplés, pacsés pour la vie sans possibilité de changer de partenaire, ils n’ont ni commencement, ni fin, ils vont vers l’infini et au-delà, sans jamais s’arrêter. Ils changent parfois de direction, ils se croisent, ils s’éloignent les uns des autres, puis se rapprochent, ils se chevauchent, ils s’enlacent puis s’écartent, ils se courbent pour se remettre rapidement en ligne droite. Ils se multiplient à l’infini, suivent ensemble, par groupe de dix, le même cap, puis aiguillés par une force invisible ils finissent par s’égailler dans la nature, toujours appariés, vers des destinations différentes. Ils ignorent les boucles, les méandres, les spirales, ils préfèrent le cordeau.

Hier, les barres de fer qui scarifient le paysage étaient teintées d’aluminium, cela m’a rappelé un souvenir, elles étaient de la même couleur que les boules jouets de mon ancienne existence, celles que mon compagnon de vie me façonnait, celles qui s’irisaient dans le rai de soleil et qui bruissaient en roulant sur le sol. Un chat ne connaît pas la nostalgie, le regret, le vague à l’âme; je poursuis mon chemin.

Aujourd’hui le ciel est bleu, à travers une feuillée où je me suis réfugié, je vois les profilés prendre une teinte bleutée, on dirait des chemins d’eau, des ruisseaux qui convergeraient dans la même direction pour se jeter dans l’océan. Ces rails, tous identiques, tous issus du même moule, tous fait du même acier laminé, offrent  une palette de tonalités infinies selon l’humeur du jour.

Moi qui ne distingue pas bien les couleurs du spectre, je perçois parfaitement les nuances de ces rails caméléons, du bleuté au gris souris, du cendré à l’argenté, du brunâtre au noirâtre. Ce ne sont pourtant que des poutrelles de fer façonnées par l’homo sapiens sapiens, métal ductile, passé au laminoir et qui ressort rougeoyant comme la lave d’un volcan. Les barres d’acier font des alliances contre nature, alliages de zinc et de nickel, de fer et de cérium, de cuivre et de laiton, d’inox et de graphite. Elles deviennent aimant en associant l’oxyde de fer et le titane ou fonte en s’alliant au carbone. C’est une mine à ciel ouvert, l’anthracite, la houille, le lignite se côtoient; les hauts-fourneaux reprennent du service, coke, minerai, ferromanganèse. À l’arrivée, une fois refroidies, elles sont toutes d’un gris acier uniforme des plus banals, ce sont les astres qui nous offrent cette palette, ces camaïeux grisâtres, du plus clair au plus foncé, du plus mat au plus brillant, du plus ordinaire au plus précieux, plombées sous un ciel de plomb, émaillées sous l’Éther, charbonnées sous la nuit noire, alu brossé, acier trempé ou métal poli. Flammé à l’aube d’un jour nouveau, elles se couvrent de dorure au soleil couchant, d’argent sous les reflets de la lune et de bronze sous la colère des cieux. Pas besoin d’alchimiste pour transmuter le plomb en or, il suffit que le satellite de la terre laisse la place à Hélios. Les barres de fer se fardent de poussière d’étoiles les nuits de pleine lune, elles se font sidérite. Elles se prennent même parfois pour des extraterrestres, couleur météorite. Dans les ténèbres, les rails se transforment en masse carbone, ils imitent la bakélite, le quartz fumé ou la kimberlite, ils se couvrent de téflon, offrant une surface anti-adhérente pour la chenille à roue; ils deviennent parfois luminescents. Vif-argent sous la lune de mercure ou vif-or sous les premiers feux de la rampe, ils se laissent étamer, anodiser, vernisser ou se font poétiques en offrant aux étoiles un miroir au tain pur. Parfois, ils volent même aux Dieux l’éclat de l’airain céleste.

 

L’obscurité n’est pas toujours complète, les humains ont éclairé leur muraille de fer de place en place. Par endroit des lampadaires arrosent la voie de pluie de photons dans des tonalités inquiétantes : du vert des tubes à fluorescence qui font ressembler le rail à un rayon laser, prêt à envoyer un message dans la galaxie, en passant par le bleuâtre des lampes à mercure, au blanc éclatant du phosphore ou du tungstène, du halo jaune de l’éclairage à incandescence au violet de l’iodure de sodium.

L’éclairage public modèle la matière, il gaine de vieux cuir ou de skaï, recouvre d’ambre jaune ou offre un aspect moiré ou mordoré au chemin de fer. Les ténèbres alentour, ce parcours lumineux et cette bioluminescence de fin du monde ont de quoi angoisser. Âme sensible s’abstenir ! Ne vous promenez pas, comme moi, sur la piste des noctambules.

Le rail n’est pas toujours horizontal, il se redresse parfois, échelle stellaire pour rejoindre les étoiles ou plus simplement support de caténaires. Verticales, les poutrelles se font dentelles de métal, les demoiselles se prennent pour des rampes de lancement en plagiant un certain Gustave, mais ne sont que de simples pylônes au service de la fée électricité, illuminant le ciel de leurs lampes au xénon. La zone défrichée, où des dizaines de voies partent dans toutes les directions, se prend pour un stade les soirs de match; on y voit comme en plein jour.

Le rail peut se faire modeste en passant par les mains du ferblantier, se faire simple tôle ou pierre ponce et devenir précieux, au lever du soleil, en se parant de feuilles d’or pour devenir lingot. Il peut aussi se prendre pour un artiste, singeant l’architecte en se parant de titane, dessinant un lavis à l’encre de Chine ou imitant la gravure à l’eau-forte. Il se fond dans le paysage ou se fait remarquer en se faisant chromer.

 

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