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LA VERITABLE HISTOIRE DE TAUPINAMBOUR

 

J’ai déménagé cette nuit. Je ne m’entendais plus avec mes voisins. J’habite les Ardennes-belge. Je suis passée sous une espèce de frontière, un grillage. Je pense que je suis maintenant en Belgique. Mes nouveaux voisins sont très bruyants la journée, leurs coups répétés résonnent dans mes galeries. Mais la nuit c’est le paradis, je suis seule en mon domaine et les retards chroniques dans le métier du bâtiment devrais me valoir encore quelques mois de paix.

C’est le jour où mon ancien colocataire décida de faire pousser « the green » sur ma parcelle en friche que nos opinions divergèrent. Ma mère m’avait pourtant prévenu.

 

- Jamais au grand jamais tu ne t’installeras sur un terrain de golf ou dans un jardin de propriétaire terrien ! Choisi plutôt une pâture à charolaise ou une forêt de feuillus.

 

Mais voilà, au bout de deux mois et demi quand je me suis retrouvée à découvert avec mes trois frères sur le plateau des vaches, le premier terrain abandonné que mes pelles détectèrent fut le bon. Comment pouvais-je deviner que des maisons allaient pousser comme des champignons après mon emménagement ?

 

Je creusai mon tunnel sous gravats à quinze centimètres de profondeur dans ce sol meuble. J’étais au régime 6/4 : 4 heures de travail, 4 heures de sommeil, 4 heures de boulot. A chaque quart je forais deux cent cinquante mètres de souterrains, j’en profitais pour avaler tout ce qui tombait sur mon passage, vers, larves, chenilles, chrysalides, mille-pattes, œufs de fourmis. Mais vous allez me dire, c’est bien beau de faire la guerre des tranchées mais la terre enlevée tu la mets où ? Dès le départ je m’organisai, je plaquais un maximum de terre aux parois, avec mon tour de taille respectable, rien de plus facile et le surplus, quand même quinze kilos les 90 minutes (des spécialistes ont calculé pour moi), je les envoyais derrière moi. Quand le remblai avait atteint dix fois mon poids, je me retournais et à grand coup de rein et avec ma seule patte avant droite, mon groin étant trop fragile, je poussais, je poussais, je poussais, ouf ! Et voilà le surplus débouchait à l’air libre à vingt centimètres en surface. Une cheminée d’évacuation tous les cinquante centimètres me suffisait. Je fabriquai aussi des trous d’aération, une toutes les deux mètres cinquante, pas question de risquer l’asphyxie. Si l’hiver est trop rigoureux, j’en reboucherai quelques unes.

 

J’aménageai  aussi ma chambre à coucher, ce fut la deuxième fois de ma vie que je me retrouvai à découvert après la mise à la porte familiale. J’avais besoin de garnir ma couche. Je sortis donc lors d’une nuit sans lune par une cheminée d’aération et je ramassai ce qu’il y avait à proximité, du foin, des feuilles mortes, un vieux journal l’Equipe, de la ficelle et de l’herbe. Au bout de quelques semaines mon domaine faisait plusieurs kilomètres. Allais-je pouvoir m’y retrouver dans ce labyrinthe ? Oui car j’avais la « taupographie » des lieux dans ma tête et aussi une astuce de sioux, j’avais uriné pour marquer chaque embranchements.

 

Mais au fait j’ai oublié de me présenter. Je m’appelle Taupinambour, j’ai un an et trois mois, je fais dix sept centimètres queue comprise et je suis un peu ronde. J’ai deux petits trous pour les oreilles dissimulés sous ma jolie fourrure gris taupe et deux billes noires pour ma myopie. A l’avant j’ai le plus sophistiqué des détecteurs sensoriels, un groin tout rose. Deux pelleteuses avec cinq crochets propulseurs, des pattes arrière plus petites pour avancer et 44 dents pour mâcher la terre abrasive. Il paraît que c’est à cause de cette terre que mes dents s’émoussent au bout de 4 ans et que je meure faute de pouvoir me nourrir. Mais pour le moment je suis jeune et je respire la vie à plein poumon, surtout que j’ai un appareil respiratoire à double capacité comme les plongeurs, il faut dire que dans mes galeries l’air est raréfié à 10% d’oxygène seulement, mais je compense avec deux fois plus de sang et d’hémoglobine.

 

Et voilà j’étais installée depuis un an dans ma vie underground, mes monticules de terre étaient passés complètement  inaperçus sur ce terrain à l’abandon, bien installée, la guerre des tranchées pouvait commencer. Je parcourais mes galeries à la vitesse réglementaire de trois kilomètres six et je chassais à l’odeur tous les hôtes de passage. Même l’hiver je m’étais organisée, faisant une réserve de lombrics en leur coupant la tête, ils restaient ainsi immobiles, car privés de centre nerveux. Si au printemps j’avais négligé de les manger, les morts-vivants se refaisaient une tête neuve et retournaient à la vie sauvage.

 

Tout allait bien sous la prairie jusqu’à ce jour d’août où le thermomètre passa la barre des trente cinq degrés, le soleil obligea les vers à quitter la surface, ils estivent quand la terre devient trop dure et moi, me retrouvant sans ressource je due creuser de nouveaux tunnels pour subvenir à mes besoins journaliers et c’est là que les ennuis ont commencé.

 

J’avais déposé un monticule brun tous les cinquante centimètres sur ce magnifique vert anglais, dessinant un jardin zen digne d’un maître japonais. Mais voilà, mon voisin était européen et ne comprenait rien ni à l’art moderne, ni à l’art asiatique. Il poussa les hauts cris. J’eu beau lui expliquer que j’aidais au drainage du sol et que je facilitais la pousse de son gazon anglais, que le tout à l’égout naturel allait aider à l’évacuation de la grosse pluie d’orage qui menaçait de s’abattre cette nuit et que les salades encore intactes au fond du jardin l’étaient grâce à mon appétit féroce des bouffeurs de batavia, il ne comprenait rien. Je le menaçais de demander la nationalité allemande puisque notre espèce est protégée dans ce magnifique pays depuis 1986. Mais il resta sourd  et il se procura un livre intitulé « Comment se débarrasser des nuisibles de votre jardin ».

 

Ce livre conseille au jardinier de percer un trou dans le toit de notre tranchée et de placer le piège dans la galerie. Comme nous sommes très à cheval sur les courant d’air, nous nous précipitons pour colmater la fuite et nous tombons dans le panneau. Les hommes ont inventé toutes sortes de technique pour nous emprisonner, nous noyer, nous broyer, nous transpercer, nous étriper, nous attraper une patte ou un groin. Heureusement dans mon malheur, mon voisin passa rapidement les pages du musée des horreurs et arriva au chapitre « comment se débarrasser des taupes pacifiquement ».

 

Il expérimenta la première méthode. Il planta une perche au milieu du jardin et déposa sur le faîte une bouteille en plastique. Le bruit était tellement effrayant quand la bouteille jouait avec la brise que je m’enfuis à toutes pattes au plus profond de mon tunnel. Mais petit à petit, ayant analysé le danger inexistant, je repris mes activités usuelles. La canicule étant toujours là et mes sorties nocturnes pour me ravitailler en eau et en insectes ne me suffisant pas, j’entrepris de parachever mon œuvre et je creusais de nouvelles tranchée.

 

Mon voisin passa à la deuxième méthode. Il remplit une de mes galeries d’huile de vidange. Je ne vous dis pas l’odeur ! Surtout pour mon odorat disproportionné. Je rebouchai rapidement la section défectueuse et en entrepris une autre. Cela ne plût pas du tout à mon colocataire. 

 

Il reprit sa lecture. Euréka ! Il avait enfin trouvé la solution. Il retourna tout son garage, il revint avec un fil barbelé qu’il introduisit dans un de mes passages préférés. Comme j’ai une peur bleue des pièges, je fermai cette bouche de métro et en construisit une autre un peu en dessous de la première. Les trois nouveaux monticules bruns sur la pelouse verte rendirent mon voisin fou de colère. Il reprit sa lecture par le début. Il se mit à confectionner un piège avec un tuyau, des pointes acérées et une vis à écrou. Cette fois-ci je paniquai, je pris mes pattes à mon cou et je passai la frontière.

 

Mon nouveau domaine ressemble comme deux gouttes d’eau à ma première résidence. J’ai repris mon ancien rythme, les 4/6, métro, dodo, boulot. J’ai trouvé des feuilles mortes, des copeaux de bois, de l’herbe et une page déchirée de la Hulotte pour décorer ma chambre. Le déménagement m’a beaucoup fatigué mais maintenant je suis installée et j’ai repris mes déambulations dans mes galeries, la température extérieure est redescendue à vingt degrés et les lombrics tombent comme des mouches le long de mes boyaux.

 

Mais au mois de mars, vers le 6 de 9h du matin à 10h le lendemain exactement, je me sentis toute drôle. Les spécialistes appellent cela les chaleurs et il parait que ça dure 25 heures chez la famille des talpidés et ne se produit uniquement qu’au mois de mars. C’est eux qui le disent. Toujours est-il que je me sentais bizarre ce matin là.

 

En fait, depuis le mois de février c’était l’effervescence de l’autre côté de la frontière. Les mâles en rut qui avaient mis leur montre à l’heure d’hiver s’activaient, creusant tous, ils étaient trois, de nouvelles galeries dans ma direction. Il faut dire que vingt cinq heures pour féconder une femelle, le défi est de taille. Plus question de faire les 4/6, le mâle travaille sans relâche, il dort là où il s’écroule quand l’épuisement le prend et reprend dès qu’il se réveille. Alors ça forait, ça forait, ça forait ! Le 6 mars à 11h30 du matin Risottaupe tenta le tout pour le tout, en retard déjà de plus d’une heure, il remonta à l’air libre, à ces risques et périls, et continua son sillon près de la surface beaucoup plus facile à creuser, dessinant à la vue de tous et surtout à la vue perçante de la buse son parcourt du rut. Tricérataupe le talonnait de près, mais ne prit pas le risque de se faire découvrir et continua sa trace d’amour en profondeur.

 

Risottaupe arriva le premier, notre coup de foudre fut immédiat mais je dois dire bref car au bout d’une heure il s’en retourna dans son pays. Tricérataupe voyant la place prise bifurqua vers une autre destination, il avait encore vingt deux heures devant lui. Il tomba amoureux d’une voisine prénommée Taupless. Pataupe se présenta à mon domicile à la 26ème heure. Il fut reçu à coups de pelles, de crocs et de griffes. Quand c’est plus l’heure, c’est plus l’heure. Il ne trouva pas de fiancée cette année là.

 

Début avril, trente jours après la visite de mon mari, je me sentis de nouveau toute drôle, depuis quinze jours déjà je me trouvais ballonnée. J’avais beau faire attention à mon régime, jamais deux vers à la fois, je faisais un kilomètre de jogging par jour dans mes souterrains, je n’arrivais pas à maigrir. Je m’étais pourtant activée depuis quelques semaines. Il faut que je vous dise, je m’étais construit une petite folie, une chambre sans vue et sans issue de secours, allez savoir pourquoi. Elle était si confortable que je m’y installai. Et voilà que quatre souriceaux me sortent du ventre. Vous parlez d’une surprise ! Quatre adorables coquelicots de trois grammes et demi. Je décidai de les adopter et de leurs trouver des noms Taupaze, Taupeten, Aristaupe et Taupique. Puis je redoublai mes efforts pour nourrir tout ce petit monde. Au bout de trois semaines ils avaient atteint le confortable poids de soixante grammes.

 

Ils en étaient si émus qu’ils en changeaient de couleur chaque semaine passant du rouge coquelicot de la naissance aux pétales de rose, puis au gris bleuté et finalement ils adoptèrent tous le noir. Un peu triste comme choix final, après être passé par de si joli ton de l’arc en ciel, non ?

 

Maintenant le mois de mai touche à sa fin. Mes enfants ont aujourd’hui deux mois et demi. Ils ont épuisé mes réserves de carabes, vers « fil-de-fer », larves de tipules, bibions, vers blancs de hanneton, courtilières. Puis ils deviennent bien encombrants. C’est qu’ils ont pris de l’embonpoint depuis leur naissance. La cohabitation devient difficile. Une nuit où je n’arrivais pas à dormir je les mis tous les quatre à la porte ou plutôt à la cheminée, comme le père Noël, ouste ! Dans le conduit d’aération.

 

J’appris même que Taupaze avait investi mon ancienne demeure, trouvant les galeries inoccupées, elle entreprit quelques travaux de réaménagement et s’y installa sans trop d’effort, alors que ses frères durent creuser chacun deux cent cinquante mètres de tunnel pour pouvoir jouir d’une vie confortable.

 

L’année suivante je donnais à nouveau naissance à quatre rejetons. Quatre est notre chiffre porte bonheur. Les pattes, le rythme du sommeil, les heures de boulot, les enfants, le cycle de la vie, même nos dents (pour celui qui n’a pas bien suivi depuis le début, je me répète, mère nature nous en a fourni 44 mais pas très solides), tous va par quatre dans la vie d’une taupe.

 

Mais aujourd’hui j’ai 4 ans et 3 mois. Voilà quinze jours que je n’arrive plus à manger. Mes dents sont usées et aucun dentiste n’a de rendez-vous disponible avant un an. Mes forces me quittent, je vais me retirer au fond de mon trou. Pas besoin de m’enterrer, j’y suis déjà. Je sais que Taupaze a des ennuis avec mon ancien colocataire. Elle va passer la frontière cette nuit et s’installer chez moi.

 

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